Wy-dit-Joli-Village

Le printemps est arrivé. Tout de suite il a changé, avec sa douceur, ma mode de déplacement : il est désormais possible d'ouvrir la saison avec ma trottinette sans être gênée par la froideur des vents perçants qui traversent le plateau du Vexin.

Un dimanche, je prends la ligne J du transilien, toujours la même, jusqu'à Santeuil. Je n'ai qu'une petite bouteille d'eau mais j'espère de trouver quelque chose à manger sur ma route, dans un des villages, malgré ce que tout est fermé. Je me souviens bien de tranquillité et somnolence pluvieuse de Gadancourt en juin de l'an 2016, de la modestie du village à coté de la pompe du Guiry-en-Vexin, de sa belle et harmonieuse composition. Il y a un an presque, en juin, mon impression était que c'est uniquement les cyclistes les seules âmes vivantes du village. Mais ils le traversaient à grande vitesse et sans arrêt, sans y poser le pied. Moi aussi, j'y était encore une âme, pourtant lente comme une tortue. Ce calme et ce vide à Gadancourt étaient-ils épisodiques ? La sortie ouest donnait sur un beau panorama des champs tentants, et maintenant je veux y revenir, je veux aller plus loin – tout au long et tout au fond de ces champs. À la fois, je veux rendre visite au village fameux de Wy : est-il en effet joli, comme le dit la légende ?

Santeuil, Le Perchay, Gouzangrez, tous déjà bien connus. La route qui les enchaîne est dans le Val d'Oise, à mon avis, une des plus belles, bien qu'il n'est pas toujours facile de glisser ma trottinette sur l'asphalte trop rude. La route devient beaucoup plus lisse quand on quitte Gouzangrez en direction de Gadancourt laissant le Clos de Saule derrière. S'il n'y a pas du vent, ce fragment du voyage, D66/8 (?) est jusqu'ici le plus agréable en fonction de la surface horizontale, qui ne fait ni des grandes montées ni descentes, ni ne zigzague, ce qui est souvent dangereux vue des voitures qui passent de temps en temps. La route D66 vise la nationale 14 et va sur le même niveau que sont champs. Son grand avantage consiste en un nombre minimal du trafic. Toute seule sur la D66, je me sens une vraie reine de lieu, entourée du calme et des rayons chauds du soleil. Les tout premières fleurs de colza s'impatientent de sentir leur toucher doux.

Sur le carrefour, je ne trouve pas l'indication « Gadancourt », donc je continue vers Cléry par un chemin parallèle à la nationale et dans quelques centaines de mètres je tourne à gauche pour commencer la descente à Guiry. Quand on descend vers Guiry après la nationale, cela ne suscitent aucun plaisir : c'est impossible de rouler la trottinette (qui n'est pas électrique et n'a pas des freins), si on avance à toute sa vitesse, cela sera un suicide immédiat. Il me reste donc la marche longue à pied...

Heureusement, il y a une ferme exactement sur la route avant l'entrée du village. « La Ferme d'en Haut »1, elle semble être ouverte, aurai-je la possibilité de ne pas être épuisée du faim déjà au début de mon petit voyage, si merveilleusement commencé ? La boutique est fermée, mais le message sur la porte invite à sonner pour que les propriétaires descendent. Je prends des photos de la cour, hésitant encore à sonner, mais une dame m'approche déjà en s'excusant. Je demande s'il y a quelque chose à manger ou à boire tout de suite, du lait, par exemple, parce que je n'avais pas du temps pour préparer mon déjeuner à la maison. Je pensais que je trouverai quelque chose sur ma route. Il est 13h ou 14h, affamée, je refuse de me limiter de l'eau.
- Vous ne trouverez rien maintenant dans le village, tout est fermée, c'est dimanche, me dit la dame. Nous n'avons pas du lait, mais des fromages. Pourtant, il faut du pain avec.
Sur la vitrine, j'ai vu du fromage blanc que j'ai préféré au fromage. Au frigo, il y avait – tout d'un coup – des bières du Vexin. J'ajoute une bouteille de la bière ambrée dans mon panier, puis raconte ma petite histoire des escapades en Vexin durant une année.
- Avez vous la carte ? me demande la femme.
- Quelle carte ? Ah ! Non.
- Tenez. Et voici les biscuits de la maison, je vous les donne, ils sont au noix de coco.
- Oh, merci beaucoup, c'est vraiment très gentil.
La boutique est bien équipée pour les visiteurs. En été, est-ce qu'il y a beaucoup des touristes ?
- Vous êtes… hollandaise ?
- Non, ukrainienne. Je suis là pour les études à Paris. Et les week-ends, je fais mes promenades en Vexin.

Après les remerciements et les saluts, je continue par la route, le village est tout près déjà. Quelques visiteurs et quelques habitants se promènent, le musée est ouvert, et de nouveau je n'ose pas aller voir l'exposition. Qui sait, aurai-je le temps pour le retour à la gare ? La grille du château est aussi ouvert. Un peu plus loin, dans un café je commande un café. En attendant, je choisis une table face à la rue et aux arbres qui baignent au soleil. Au milieu des fleurs et des rayons, des oiseaux chantent, affolés. Derrière moi, sur la terrasse ensoleillée de la maison, un grand chien, vieillard fatigué, se repose. Silencieux, il se met tout d'un coup à hurler à l'unisson des oiseaux.

Après avoir fini mon café, je quitte Guiry en prenant la voie à Gadancourt. Il est le même, ce village, ou presque, juste le soleil ajoute encore à son charme. Des villageois se promènent ; je m'assois sur le banc face au soleil à la sortie du village. Je vais laisser de la bière pour la rentrée à maison, du fromage blanc pour sans doute un autre instant du voyage, maintenant je goûte les biscuits. Sucrés et nourrissants, je crois que cela me suffira jusqu'à la fin du jour.

La chaleur augmente, je boucle ma veste dans mon sac à dos et, au lieu d'aller directement à Wy en prenant la rue de son nom, je joins celle inconnue, inconnue même aux Google maps et Michelin, magnétique, qui descend et puis, au loin, monte vers l'horizon. On ne peut jamais s'habituer à cette rudesse de la surface abîmée asphaltée : la trottinette tremble laissant son empreinte dans mon corps – plusieurs heures encore je ressentirai une sorte de frémissement et picotement des mains. Je ne suis pas sûre si ce chemin, lui aussi, mène à Wy, mais il m'est indifférent, je me laisse aller au fil de l'inconnu, je me permets des extra-kilomètres imprévus, aussi longtemps que tout autour est fabuleux. Au milieu de la fable, l'internet mobile du FreeWifi refuse à me connecter. Je ne peux savoir mon emplacement que sur la carte papier donnée à la Ferme d'en Haut (merci, Odile !). Mon chemin débouche sur la D81, presque déserte : au sud, elle mène à Avernes et Théméricourt, la vue pourtant ne me tente pas trop, et je tourne mon regard, mes pieds, mes roues au nord. Après un petit moment, quand on passe le bois, la D81 commence à descendre vers les prairies et forêts dissimulant Hazeville ou Enfer. Un chemin vert à droite (je vérifie la carte) monte, sous les fleurs jaunes toutes fraîches de colza jusqu'à Wy. Hélas ! L'enchantement s'évapore brusquement, sur ce point où je prends ce chemin en mettant mon véhicule sur mes épaules.

Wy ne s'est pas montré joli. Du tout. Le village représente plutôt un grand carrefour animé qu'un nid au cœur du calme et du charme : les voitures venant d'ici et de là, de tous les villages autour – Arthies, Enfer, Banthelu, Guiry, Gadancourt – le transpercent bruyamment et sans pitié. L'état déplorable de ses routes n'est donc pas étonnant… Un peu à la hâte, je fais un tour dans Wy afin de m'assurer bien que son nom est trompeur. Dans une demi-heure, je joins la rue de Wy, poudreuse, pleine de creux et fissures, pour rentrer à Gadancourt et de là, poursuivre la route (d'Avernes) directe passant les beaux champs de Golf vers la nationale 14, Gouzangrez etc. La montée n'est pas tellement longue et épuisante comme il l'était la descente à Guiry ce matin. En haut, la route fait une boucle à droite pour joindre la belle D43, toute noire, toute neuve et presque lisse.

Déjà en retard pour prendre le train de Santeuil à Paris à 17h3x, je ne me dépêche pas, le prochain sera beaucoup plus tard, vers 19h30. Ma nouvelle-aimée D66 me gêne : le vent se lève en plein visage me privant de la vitesse. Mais, à quelques exceptions près, je reste toujours seule sur la route. À la gare de Santeuil, j'apprends qu'il me faut attendre encore une heure et demi. Je tombe sur un banc près de la Viosne dont le nom me rappelle le mot russe pour « printemps ». Il est l'heure pour goûter du fromage blanc de la ferme… 500g sont dévoré sur place, il n'en reste qu'une trace éphémère – dans la mémoire : il était sublime ; frais, épais et gras, très loin de ce que je consommais jusqu'ici à Paris.
La petite bière ambrée artisanale du Vexin, ouverte à la maison, n'était pas merveilleuse. La prochaine fois, je vais sans doute rendre visite à son producteur – la Ferme Brasserie basée à Théméricourt.


1 Le site officiel de la ferme : http://www.la-grange-au-tulipier.fr/le-magasin/

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