Autour de Jambville - Lainville

Je peux passer des heures en contemplant les cartes, souvent un tout petit morceau qui me fascine. J'examine le cheminement des routes, branchements des chemins, disparition des sentiers quand ils s'éloignent de plus en plus des villages et des bourgades. Je cherche les trajets les plus courts possible ou les plus tranquilles et pittoresques ; post factum, j'essaie de voir s'il y a la moindre possibilité de salut, si, perdu sur le mont Oché, on continue en direction des falaises face à la mer par les sentiers de chèvre. Je cherche un chemin qui pourrait lier Frémainville et Lainville-en-Vexin. Je calcule les distances entre un point de départ et un terminus. Par exemple : Santeuil – Mantes. Entre la gare d'arrivée et la gare de départ. Les cartes Michelin donnent la plus belle et la plus exacte représentation de France. Les chemins et les sentiers de la Grèce, par contre, y sont à peine visibles, et dans ce cas les google maps sont une meilleure solution.

Le lendemain, je prends le train jusqu'à Santeuil-Le Perchay à 11h57 (transilien, ligne J) où je descends une heure plus tard et continue vers sud-ouest, toujours vers le soleil que rien, pas le moindre nuage, n'empêche aujourd'hui d'épandre sa lumière si limpide.

Depuis l'an dernier, Santeuil est devenu un point de départ et d'arrivée assez fréquent dans mes escapades en Vexin, mais c'est uniquement il y a deux semaines qu'un savoir-faire – ou savoir-voyager à trottinette – m'est venu à l'esprit. En effet, il m'a fallut passer un an entier, en examinant le terrain pas à pas, en rassemblant des différents morceaux du Parc, en sélectionnant ses meilleurs fragments pour pouvoir finalement jouer avec eux, les enfiler, les bricoler selon ma volonté avec un simple règle à suivre (c'est ça, ma découverte de la saison) : bouger face au soleil dès début, dès qu'on descend du train. L'idée s'est développée dans quelques jours : au lieu de revenir à la même gare en traversant, sur ma route de retour, les mêmes villages, au lieu d'éprouver l'ennui du retour et de rouler le dos au soleil couchant – il vaut mieux continuer vers l'ouest / sud-ouest. Le dimanche tu arriveras à Mantes-la-Jolie et, sans attendre trop longtemps un des nombreux trains pour Paris (il y en a très peu sur le trajet Paris Saint-Lazare – Gisors), tu rentres dans une heure à Paris. Je ne conduis que ma trottinette, je ne compte pas sur les cars en Vexin parce qu'ils ne circulent pas le dimanche. Il ne me reste donc qu'imaginer une belle aventure avec ces données de base : mon véhicule, mes pieds et quelques gares (Cergy-le-Haut, Pontoise, Santeuil (ou Us, Montgeroult-Courcelles...), Mantes).

Et voilà, le lendemain je fais le saut : je choisis cet axe linéaire long d'à peu près 30 km (Santeuil – Mantes) à la place du trajet circulaire, en enchaînant Le Perchay, Gouzangrez, Avernes, Frémainville, Jambville, Lainville-en-Vexin, Sailly, Fontenay-St-Père, Limay, Mantes. Quant aux Jambville et Lainville, elles étaient un pur hasard, bien que je voulais les voir. Il m'a paru que je me suis trompée de route : les diréctions à Frémainville, par exemple, ne sont pas bien détaillées. Après la distillerie de Frémainville la route descend vers Seraincourt, et moi je n'aime pas les descentes, elles te privent toujours des hauteurs et de la lumière, elles te plongent dans des ravins sombres. Tout d'un coup, la route se branche en disant avec modestie : « Jambville », et je tourne à droite pour reprendre la montée par la rue du Moustier. Dès lors et pendant plusieurs kilomètres encore, une sensation intense comme ma première rencontre avec Ennery et ses alentours ne me quitte pas. À Ennery, il était le bonheur, je m'en étouffais, et maintenant c'était aussi une sorte d'émerveillement continu que presque rien n'a interrompu pendant trois ou quatre heures suivantes. Après ma sortie de Jambville-Haut, ce sentiment a été bien « aggravé » par un désir de mourir ici. À coté de la croix Riblet qui porte les traces inscrites d'une histoire d'amour, j'ai pris une route sans nom*, belle mais en état horrible pour un navigateur comme moi (*si, elle a le nom de la Croix Riblet). 
On répond ainsi à un appel des paysages, on suit ses yeux sans avoir peur d'asphalte trop abimé, on se laisse un peu au hasard ne se limitant pas par un trajet décidé, mais à la fois tout en rendant compte des limites du temps et surtout de son corps avec sa fatigue.

Jambville elle même n'a pas du charme qui l'entoure. J'ai eu l'impression que le village se trouve au sommet du plateau du Vexin, qu'il a réussi de prendre sa (meilleure) place sous le soleil, tandis que d'autres villages remplissent pour la plupart des trous obscurs du relief en se cachant de la lumière. Sur un point la route commence à descendre entre les vagues vertes et jaunes, traversant un lieu, lui aussi sans nom pour l'instant. La plus grande vague d'un vert foncé montait devant moi portant sur sa crête un village tout à fait mirageux, aux traits accentués, minutieusement dessinés. Je quitte la route et continue par le chemin « réservé aux engins agricoles », car il semble être capable de m'approcher vers là-haut, vers ce mirage sur la colline.

Brueil ?

Lainville-en-Vexin, me diront les villageois.

Et voilà, je me suis dit, la réponse : comment accéder à Lainville, qui se trouve en Yvelines, de Frémainville en Val d'Oise, séparées par une forêt. Aucune route ni sentier directs ne les lient.

C'est bien aussi leur absence, absence des « grandes rues », des « grandes lignes » aux alentours qui fait l'affaire. En ce moment là, j'ai vu que les routes départementaux autour de la nationale 14 passant Vigny, Théméricourt, Guiry, Cléry… forment un réseau beaucoup trop dense, beaucoup trop mundane pour y savourer du sublime jusqu'à l'infini, pour y éprouver une sorte de lévitation



Ce royaume vaste du calme et du mirage lucide a été interrompu tout brusquement – à l'entrée du village de Lainville. Curieusement, il y a des bourgades, comme Chérence, qui t'enchantent par leur intérieur, qui te fascinent par leur vieux murs et les rues abandonnées à taille humaine ; et d'autres villages, comme celui-ci, crées pour les contempler de loin, à distance, et que l'on veut quitter tout de suite, dès qu'on y est arrivé.


Ensuite, c'était la descente.

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